14 juin 2005

La France laïque vue par nos cousins du Québec

École et laïcité - «C'est qui le monsieur sur la croix?»

Le modèle laïque français: un modèle en crise

Christian Rioux
Édition du mardi 7 juin 2005

Mots clés : France (pays), Éducation, Religion, laïcité

À l'heure où le Québec vient de supprimer les cours de religion du programme scolaire, notre reporter Christian Rioux est allé voir comment, ailleurs, la laïcité était vécue à l'école. Dans une série de reportages, il nous décrit comment les Belges, les Alsaciens et les Français ont résolu cette question délicate qui préoccupe toutes les démocraties modernes. Voici le dernier de ces trois reportages.

Paris -- «Si vous apercevez un monsieur sur une croix avec une couronne d'épines sur la tête, dites-vous bien qu'il s'agit de Jésus Christ.» La scène n'a pas été inventée pour les besoins de cet article. Elle se déroule dans la grande galerie du Louvre. Un enseignant d'environ 25 ans s'adresse à une vingtaine d'élèves d'origine française, arabe et africaine venus visiter le musée. Les élèves avaient beau être nés en France et avoir environ dix ans, une bonne partie d'entre eux ne pouvaient pas reconnaître Jésus sur une toile de Giotto ou de Rubens.

Souvent citée en exemple pour son caractère laïque, l'école française découvre depuis quelques années que ses élèves n'ont pas seulement été tenus loin de la religion, mais qu'ils n'ont souvent plus aucune culture religieuse. Un rapport rédigé par le philosophe Régis Debray a tiré la sonnette d'alarme en février 2002. Pour une partie des jeunes Français, déplorait son auteur, la Trinité n'est «plus qu'une station de métro, les jours fériés, les vacances de Pentecôte et l'année sabbatique, un hasard du calendrier».

«En 2002, la France a pris conscience du problème, explique Dominique Borne, doyen de l'Inspection de l'éducation nationale. Nous avons alors découvert que la sécularisation de la société avait entraîné une perte culturelle. Depuis, nous cherchons à la combler.»

Avec son équipe, celui qui a succédé à Régis Debray à la tête de l'Institut européen en sciences des religions (IESR) travaille à revoir les programmes scolaires pour s'assurer qu'on n'y oublie pas le fait religieux. «Il faut savoir que la France se distingue du reste de l'Europe non seulement parce qu'on n'y enseigne pas la catéchèse, mais aussi parce que la culture religieuse ou l'histoire des religions n'y sont pas non plus des objets d'études spécifiques.»

À moins de provoquer une rébellion dans les milieux laïques militants, il n'est pas question en France d'introduire un cour d'histoire des religions ou de culture religieuse comme il en existe en Grande-Bretagne, en Hollande, et comme il en existera bientôt un au Québec. On a donc revu les programmes d'histoire et de géographie, puis ceux de lettre et de philosophie afin de s'assurer qu'ils ne passent pas à côté d'une culture religieuse de base.

Mais le premier travail de Dominique Borne consiste souvent à briser le tabou qui existe toujours dans l'école française concernant la religion. «Il n'y a plus de réticence quand les enseignants comprennent qu'il s'agit d'enseigner des connaissances et non pas des croyances.»

Mais les progrès sont minces. Quelques instituts de formation des maîtres ont bien introduit quelques heures de cours de culture religieuse, mais la plupart n'ont toujours rien fait. En pratique, les programmes scolaires sont tellement chargés que pratiquement personne n'en vient à bout chaque année. Alors, pour ce qui est de la culture religieuse...

«Tout le monde se gargarise avec l'enseignement du fait religieux depuis le rapport de Régis Debray sur cette question il y a cinq ans, mais les avancées concrètes sont pauvres», dit René Nouilhat, membre du Secrétariat général de l'enseignement catholique. Cette situation de stagnation a d'ailleurs amené Régis Debray à démissionner en novembre 2004 de la présidence de l'IESR en dénonçant «l'absence d'une réelle volonté nationale d'"impulser" cet enseignement».

Il faut dire qu'il est difficile de renforcer l'enseignement du fait religieux au moment où le modèle laïque français fuit de partout. Un récent rapport de l'Inspection générale recense de nombreux incidents à caractère religieux dans les écoles : des élèves refusent d'étudier les cathédrales et de visiter des églises sous prétexte qu'ils sont musulmans. Ne sachant comment réagir, les professeurs se dépêchent de passer à un autre sujet, mettant ainsi de côté de grands pans de la culture religieuse française.

Depuis quelques années, les incidents religieux n'ont cessé de se multiplier. Cela va du port du voile islamique, interdit par une loi de l'Assemblée nationale française sur les signes religieux ostentatoires, aux pétitions de parents et d'enseignants dénonçant une enseignante de Rennes qui appartenait aux témoins de Jéhovah.

Cela ne surprend pas Valentine Zuber, maître de conférence en sociologie des religions, car la laïcité française s'est toujours caractérisée par sa volonté de contrôler les religions. «Depuis le Moyen Âge, l'État français s'est construit contre le pouvoir catholique en essayant de le contrôler le plus possible. C'est vrai depuis Henri IV jusqu'à Napoléon, en passant par Louis XIV. Et c'est encore vrai aujourd'hui lorsque le ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, crée de toutes pièces le Conseil français du culte musulman en 2003. Pourquoi créer de façon musclée cet organisme sinon parce l'État se cherche un interlocuteur qu'il peut maîtriser ?»

L'interdiction du foulard islamique dans les écoles -- une exception française ! -- ne relève-t-elle pas de la logique d'un État qui a toujours craint les religions ? Président de l'École pratique des hautes études, Jean Baubérot rappelle que c'est la seule proposition qui a été retenue par le gouvernement sur les 25 du rapport de la commission Stasi, dont il faisait partie, chargée d'une réflexion générale sur la laïcité.

Les commissaires avaient, par exemple, proposé de faire des fêtes du Kippour et de l'Aïd-El-Kebir des jours fériés. Ils suggéraient aussi de recruter des aumôniers musulmans dans l'armée et les prisons. Toutes ces propositions visant à ouvrir l'école et l'État aux religions sont demeurées à peu près lettre morte. Seule la plus répressive a été retenue.

La laïcité à la Française a pourtant déjà su s'adapter aux situations les plus diverses, dit Valentine Zuber. «On a créé le mythe qu'il existe un modèle français unique de laïcité. Pourtant, même en France coexistent plusieurs modèles : celui d'Alsace-Moselle où les religions catholique, juive et protestante sont enseignées à l'école; celui de la Guyane française régie par une ordonnance de Charles X qui fait du catholicisme la seule religion reconnue par l'État et subventionnée en conséquence; celui de Mayotte où le droit coutumier musulman est encore en vigueur; sans oublier l'ancienne Algérie française où la séparation de l'Église et de l'État s'appliquait à toutes les religions sauf aux musulmans.»

Ce n'est pas le moindre des paradoxes du modèle français que d'avoir su s'adapter aux situations les plus diverses tout en se prétendant unique et universel. Or, le pluralisme de la société entre de plus en plus en contradiction avec ce que Valentine Zuber appelle «une conception jugée étroite et plutôt sectaire» de ce modèle.

Difficile dans ces conditions d'apprendre aux petits Français d'origine maghrébine, qui est «le monsieur sur la croix».

Correspondant du Devoir à Paris

Posté par LAICITE_CHERIE à 16:16 - - Commentaires [1] - Permalien [#]


Commentaires sur La France laïque vue par nos cousins du Québec

    a 35 ans je me souviens encore de l'enseignement de l'histoire des 3 grandes religions judaisme,chretien ou musulman

    Posté par leblanc, 07 avril 2006 à 10:14 | | Répondre
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